Ceci est une histoire vraie. Seuls les noms ont été changé pour ne mettre pesonne en cause. Cette semaine, je pensais à un copain avec qui j'ai coupé les ponts. Appelons-le Grégoire ! Je pensais à lui, parce que je me demandais si je me devais de lui recontacter, histoire de savoir s'il était toujours en vie.
Greg aimait la musique comme un fou, c'est ce qui nous a lié d'amitié au début de notre amitié, mais il jouait de la guitare comme un pied, et un pied coincé qu'on a de la misère à déprendre. Greg vivait seul, parce qu'il n'a jamais su se trouver une femme pour la vie, parce que la vie était pénible pour lui, un lourd fardeau qu'il traînait parce que tout lui ratait, en fait il ratait tout.
Greg s'était enfermé dans sa bulle, parce que dans sa bulle, il se sentait à l'abri d'une société qui le jugeait. Elle le jugeait parce qu'elle le trouvait trop lent, comme un cerf-volant sans vent, lire cerveau lent. Comme il n'était pas vite sur ses patins, Greg préférait des emplois où il sentait moins de pression pressante, style je-veux-ça-pour-hier. Greg conduisait un véhicule pas lourd du tout et livrait des colis pas lourds du tout, pour se rendre un peu partout dans la ville.
Il aimait cette sensation de liberté que lui donnait le volant. Et aux lumières rouges, il pouvait se mettre à rêvasser, comme il le faisait presque tout le temps, parce que dans son livre à lui, qu'il n'a jamais publié, il était tellement bien. Tellement bien que plus rien ne comptait que ces rêveries de promeneur solitaire.Mais revenu à la grise réalité du plancher des vaches, Greg s'emmerdait, parce que son patron détestait son attitude minimaliste presque suffisante à ses yeux. Greg ne s'intéressait en dehors de son travail banal qu'à la musique. Il avait toute une collection de collectionneur. Greg aimait rassembler des pièces détachées pour en faire un tout. Il avait toute la collection des disques des Beatles, des vidéocassettes, des bibelots, des posters, qu'il gardait soigneusement dans leurs emballages.
Il ne fallait pas les ouvrir, les toucher à peine. Ils étaient plus que précieux à ses yeux. C'était son or qu'il s'amusait à caresser comme Séraphin. C'est que Greg vivait dans ses rêves et devenait avaricieux avec les autres qui l'avaient rejeté. Toute critique ou tout commentaire adressé à son égard équivalait pour lui à un bâton de dynamite. Il ne supportait pas. Il avait donc très peu d'amis. Il avait comme camarade de travail un Témoin de Jéhovah. Appelons-le Phillipe !
Phil comprenait comment Greg se sentait parce que lui aussi était souvent jugé par les autres, et même rejeté. C'est pourquoi il consolait Greg, parce que Greg aimait Dieu, le seul qui pouvait comprendre le secret de son coeur blessé.Et Greg eut un jour un beau projet : écrire un livre, qu'il livra en personne à plusieurs éditeurs. Greg ne faisait pas confiance aux facteurs. Comme pour le sexe, il considérait qu'on était pas mieux servi que par soi-même. Greg s'était mis à rêver qu'il était un grand écrivain dont on parlerait à pleine page dans les grands quotidiens, plus populaire que Marie Laberge.
Il voyait son nom en haut des affiches de cinéma : Ce film est tiré d'un roman de Greg Sénécal. Mettons que son nom de famille sera Sénécal. Je sais pas pourquoi ce nom m'est venu en tête. Personne avec un nom pareil oserait écrire des romans, ou peut-être des romans d'horreur. Ceci était le passage où j'essayais de vous faire sourire. La pognez-vous tu ?
Enfin, punch final, le but de mon propos : Greg s'est vu refuser partout son manuscrit sauf à Victoriaville par un éditeur de musique en feuilles. Greg s'est accroché pendant un an. Il a téléphoné, s'est rendu lui-même sur place à tous les trimestres pour strictement rien. Greg venait de me faire la démontration qu'il vivait dans ses rêves.
J'avais vu le dit manuscrit, qu'il avait dicté à sa cuisinière (une ancienne flamme avec qui il avait gardé le contact et qui lui faisait ses lunchs). La présentation laissait à désirer. Dès le départ, c'était pas fort, parce que fait sur un ordinateur 486 avec un traitement de texte Word Perfect. J'entendais l'imprimante matricielle résonner dans ma tête, quel bruit infernal !
Va pour le contenant, maintenant le contenu, l'essentiel, le coeur même de toute cette démarche, ce qui motive l'auteur. Pourquoi déranger le monde avec ça ? Je parle du livre. Pourquoi écrire ? Qu'est-ce que je vais apprendre de plus que je ne savais pas et que je devrais savoir. Qu'est-ce que ce livre va changer dans ma vie ? Rien qu'un paquet d'insignifiances. Greg était décourageant, pathétique à voir autant qu'à lire. Greg croyait sincèrement que ce qu'il avait à offrir était important. Je me réserve le droit de ne pas vous révéler le sujet, par pudeur peut-être. Il faut bien se garder une petite gêne quand même, mais aussi par respect pour une personne que j'ai fréquenté et qui a droit que je préserve sa réputation.
Mon but n'est pas ici de le démolir, de m'en moquer, mais la lecture du blogue de Luc-Pierre dit le salaud, m'a rappelé cette tranche de ma vie. Le livre est déjà en compétition avec le cinéma et la télévision et pire encore, avec internet. Dans un tel contexte, il faut pratiquemment provoquer un délire, que dis-je un déluge, pour qu'un éditeur daigne porter attention.
Il faut une histoire qui va se vendre au cinéma comme John Grisham, Micheal Crichton ou Anne Robillard. Il faut faire une recherche mais plus encore pousser sa réflexion et pour cela, il faut avoir une certaine crédibilité. T'es qui toi pour dire ça ? N'est pas Marc Cassivi qui veut. Il faut avoir une tribune pour le faire. Lui, il écrit pour La Presse et il passe à la télévision, parce qu'il a une belle gueule, et aussi une sale gueule, mais cela fait partie des aléas de son métier.

Greg est malheureux, et son malheur est grand, car il le creuse chaque jour. Greg est comme L'albatros de Charles Baudelaire, il a de trop grandes ailes, des ailes de géant qui l'empêchent de marcher.





















